Musique d’intro douce, un peu lo-fi, avec des oiseaux lointains et un léger crépitement de vinyle – signature du podcast « La Pause Respirée »
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Léa : Bonsoir à tous, bienvenue dans La Pause Respirée, l’émission où l’on ose enfin poser les questions un peu gênantes sur notre vie intérieure. Moi c’est Léa, et aujourd’hui on va parler d’un sujet qui flotte partout dans l’air… sans que presque personne n’ose vraiment le nommer clairement.
Vous avez déjà eu cette sensation ? Vous êtes au dîner, tout le monde rigole, et pourtant vous sentez votre poche vibrer… vibrer… vibrer. Et vous savez pertinemment que si vous sortez le téléphone « juste deux secondes », la soirée est déjà un peu morte pour vous.
Cette problème existe. Et pourtant, pourquoi est-ce qu’on en parle si peu ? Pourquoi est-ce qu’on préfère dire « je suis débordé » plutôt que « je suis épuisé par mon téléphone » ?
Avec nous ce soir pour en discuter sans filtre : Arnaud Lefèvre, psychologue clinicien, spécialiste des addictions comportementales et – accessoirement – quelqu’un qui a lui-même fait plusieurs vraies pauses numériques de plusieurs mois. Bonsoir Arnaud.
Arnaud : Bonsoir Léa, merci pour l’invitation. Et déjà, merci de poser la question aussi frontalement. Parce que oui… c’est exactement ça : le sujet est là, massif, documenté, mais il reste étrangement tabou.
Léa : Tabou ? Vraiment ? On voit des influenceurs qui font des « 24 h sans téléphone » sur TikTok, non ?
Arnaud : Justement. On voit des challenges spectaculaires. On voit des retraites à 1 200 € la semaine « déconnexion totale ». Mais ce qu’on ne voit presque jamais, c’est la discussion ordinaire, quotidienne, vulnérable : « Écoute, moi je me rends compte que je ne supporte plus d’être interrompu toutes les 12 minutes par une notification… et j’ai honte de le dire parce que ça fait old school / fragile / anti-moderne. »
C’est ce décalage qui m’intéresse. On a scientifiquement prouvé depuis des années que l’hyper-connexion chronique augmente l’anxiété, dégrade le sommeil, fragilise l’estime de soi chez les ados… et en même temps on continue collectivement à faire comme si c’était normal.
Léa : D’accord, mais pourquoi ce silence ? Si c’est si documenté, pourquoi on n’en fait pas un vrai débat de société comme on l’a fait pour le tabac ou l’alcool au volant ?
Arnaud : Il y a plusieurs couches. D’abord, la honte individuelle. Admettre qu’on « ne contrôle plus » son usage, c’est avouer une forme de faiblesse. Or nous vivons dans une culture qui valorise le contrôle de soi, la productivité, la réactivité. Dire « je suis accro à mon téléphone » sonne comme un échec personnel.
Ensuite, il y a la peur du jugement social. Si vous annoncez que vous partez en week-end sans réseau, il y a toujours quelqu’un pour répondre : « Mais comment tu fais pour ton boulot ? » ou « Et tes enfants, s’il y a une urgence ? » Sous-entendu : tu es irresponsable.
Et enfin – et c’est la couche la plus profonde – il y a un tabou économique et culturel. Les GAFAM et les plateformes françaises ne gagnent de l’argent que quand nous restons scotchés. Donc la narration dominante reste : « les écrans nous connectent, nous divertissent, nous rendent plus forts ». Remettre ça en cause, même légèrement, c’est déjà devenir un peu hérétique.
Léa : C’est presque comme si on avait tous signé un pacte implicite : on profite du poison ensemble, et on ne dit rien.
Arnaud : Très bonne image. Et ce pacte commence à craqueler. En 2025-2026, on voit quand même une vraie montée des chiffres : 19 % des Français ont déjà tenté une vraie détox, 64 % disent qu’ils sont prêts à réduire… mais très peu passent vraiment à l’action durable. Pourquoi ? Parce que le sevrage est dur.
Léa : Parle-nous du sevrage justement. Parce que moi j’ai essayé trois jours sans réseaux… et le deuxième soir j’étais en panique, je scrollais dans le vide sur mon écran d’accueil.
Arnaud (petit rire compréhensif) : C’est extrêmement classique. Le cerveau passe par plusieurs phases :
- Jours 1–2 : irritabilité, sensation de vide, peur de rater quelque chose (le fameux FOMO)
- Jours 3–5 : montée d’ennui profond… mais aussi émergence de pensées qu’on fuyait
- À partir du jour 7–10 : regain d’attention, meilleur sommeil, sensation de « revenir dans son corps »
- Après 3–4 semaines : souvent une vraie réorganisation des priorités. Beaucoup de gens me disent : « Je ne savais plus que j’aimais autant lire / marcher sans but / parler trois heures avec un ami. »
Et ce qui est fascinant : même une micro-détox (par exemple 1 h sans écran le soir) produit déjà des effets mesurables sur le cortisol et la qualité du sommeil.
Léa : Et pourtant… on continue. Pourquoi on n’arrive pas à s’arrêter, même quand on sait ?
Arnaud : Parce que les interfaces sont conçues pour être addictives. Likes, scrolls infinis, notifications variables… c’est exactement le même mécanisme que les machines à sous. Et en plus, il y a la dimension identitaire : aujourd’hui, ne pas être sur les réseaux, c’est presque disparaître socialement pour certains milieux.
Léa : Alors concrètement, toi qui vois des patients tous les jours… tu commences par quoi quand quelqu’un vient te voir en disant « je n’en peux plus mais je n’y arrive pas » ?
Arnaud : Je ne commence jamais par « supprime tout ». Ça rate à 95 %. Je commence par trois choses très concrètes :
- Tenir un journal honnête du temps d’écran pendant une semaine (la plupart des gens sous-estiment de 40 %)
- Choisir UNE seule zone sacrée sans téléphone (le dîner, la chambre, la première heure du matin…)
- Remplacer le geste réflexe par un micro-plaisir analogique : un carnet, une plante à arroser, cinq minutes de musique sans rien faire d’autre
Et surtout : on arrête de culpabiliser. La culpabilité renforce l’évitement… donc renforce la dépendance.
Léa (après un silence) : C’est presque une démarche politique, en fait. Dire « non » à cette cadence infernale, c’est déjà reprendre un peu de pouvoir.
Arnaud : Exactement. Et c’est pour ça que le silence est si lourd. Parce que si on commence vraiment à en parler, on risque de remettre en cause beaucoup plus que nos habitudes : notre rapport au travail, à la disponibilité permanente, à la performance…
Léa : Sur cette note un peu radicale… merci Arnaud pour cette conversation franche.
Chers auditeurs, si vous avez envie de nous raconter votre propre expérience – la fois où vous avez craqué, la fois où ça a marché, ou simplement pourquoi vous n’osez pas essayer – les commentaires et les messages vocaux sont ouverts.
Et si vous voulez tenter ne serait-ce qu’une soirée sans notifications… faites-le ce soir. Pas pour être exemplaire. Juste pour voir ce qui se passe quand le silence revient.
Musique outro, même ambiance apaisante
Léa : À très vite pour une nouvelle pause… qu’on la prenne vraiment, cette fois.
Bonne soirée à tous.
